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Un jour dans la vie d’un opritchnik de Nijni Novgorod / День нижегородского опричника

Un jour dans la vie d’un opritchnik* de Nijni Novgorod

par Mikhail Rizhkov, activiste de Nijni Novgorod

L’article originel (en russe) se trouve à cette adresse : http://mryzhkov.livejournal.com/869.html

Статью автора в оригинале на русском языке можно прочитать здесь : http://mryzhkov.livejournal.com/869.html

*Opritchnik – membre de l’opritchina, la milice rapprochée du tsar Ivan IV dit le Terrible

Le 10 mars 2012 est un jour particulier dans l’histoire moderne de la ville de Nijni Novgorod. Cela ressemblait à une espèce de répétition en vue de la journée de l’opritchnik, quand les autorités de la ville, alliant bêtise et lâcheté, décident de montrer à la population qu’elles gouvernent [suite à un malentendu] ce qu’elles pensent vraiment d’elle.

 

De décembre à mars

L’histoire moderne a commencé après la farce qu’ont été les élections législatives du 4 décembre 2011. Les manifestations non autorisées des 10 et 24 décembre en font déjà partie. Celle du 10 décembre a été un test pour le pouvoir comme pour la société civile. Elle s’est déroulée dans un calme relatif sous les murs du Kremlin, place Minine (ndlr – le Kremlin de Nijni Novgorod). C’était d’ailleurs la seule où était présent le maire de la ville Oleg Kondrachov, en tant que spectateur. Apparemment, il n’a pas énormément apprécié ce qu’il a entendu, la vérité sur les falsifications du 4 décembre s’avérant bien trop amère. C’est sans doute pour cette raison que les autorités ont décidé d’étouffer la manifestation du 24 décembre. La Place Minine n’a pas été accordée aux organisateurs, qui se sont vu proposer, à la place, de manifester place de la Liberté. Ils ont accepté. Cependant, deux jours avant la date fixée pour la manifestation, l’autorisation a été retirée pour des motifs montés de toutes pièces, ce qui a formellement donné aux forces de l’ordre le droit d’arrêter près de 20 manifestants les plus actifs parmi les 1500 ou 2000 présents. Ce fut d’ailleurs l’unique cas d’interpellation de manifestants en Russie ce jour-là. C’est à peu près à ce moment-là qu’a été formé le Conseil Civil de Nijni Novgorod (CCN), en tant que coalition de partis exosystémiques (qui ne sont représentés dans aucune institution – ndlr) et de militants de la société civile. Par la suite, la plupart des événements à caractère protestataire à Nijni Novgorod se sont déroulés avec une implication directe du CCN.

La grande manifestation suivante était la marche du 4 février, non autorisée, là encore, dans la rue Grande Pokrovskaya. Les négociations avec le maire Oleg Kondrachov ont valu beaucoup d’efforts aux organisateurs, qui ont finalement réussi à obtenir une autorisation pour la partie finale de la marche qui devait s’achever par une manifestation place Minine. Mais une fois de plus, les autorités n’ont pas pu s’empêcher de recourir à une provocation. Deux jours avant la manifestation, les médias contrôlés (c’est-à-dire à peux près tous les médias de la ville) ont diffusé une information selon laquelle la marche allait prendre le départ non pas au niveau de la salle de cinéma « Oktiabr’ », mais sur le quai de la Haute-Volga, absolument impraticable en hiver et totalement inadapté pour ce genre d’événements. Cependant, la provocation n’a pas fonctionné, puisque seules quelques personnes se sont pointées à l’endroit indiqué, alors que la marche de la rue Grande Pokrovskaya a réuni près de 3000 personnes selon des estimations diverses, ce qui en a fait la manifestation la plus massive depuis décembre 2011, malgré une température de -20°C. Il faut noter que tous les partis d’opposition y ont participé, à l’exception du LDPR (Parti Libéral-Démocrate Russe, présidé par Vladimir Jirinovski – ndlr), qui a manifesté séparément comme à son habitude. L’ancien maire de Nijni Novgorod, Vadim Boulavinov, aujourd’hui député de Russie Unie, a désiré prendre la parole pendant la manifestation, parole qui lui a été accordée. Ses propos expliquant à quel point Russie Unie était le parti ayant plus d’intérêt que quiconque à ce que les élections se déroulent de manière juste se sont noyés dans les cris de désapprobation des manifestants, outrés par un mensonge aussi franc. A l’issue de la manifestation, un représentant du Front Citoyen Uni, Nikolaï Nikolaïev, un des orateurs, a été enlevé et passé à tabac par le personnel du Centre Э (centre de lutte contre l’extrémisme, police politique déguisée – ndlr).

Beaucoup de choses se sont passées depuis à Nijni Novgorod. On peut citer la sortie massive en voitures « Pour des élections justes », ou encore certains événements devenus traditionnels, comme Stratégie-31 (organisation de manifestations le 31ème jour de chaque mois concerné, en défense de l’article 31 de la Constitution russe garantissant la liberté de rassemblement – ndlr) ou La journée de la colère. Mais à côté de ça, il y a eu une montée en puissance de la lutte illégale du Centre Э contre le mouvement citoyen de protestation, à coups de provocations, d’interpellations, d’atteintes physiques portées à des activistes, de perquisitions, à domicile comme dans les bureaux, s’achevant par la « découverte » de munitions apportées par les policiers eux-mêmes, à coups de pneus crevés, de blocages de lignes téléphoniques, et même d’œuvres aussi créatives que le largage de tracts déclarant que « l’appartement n° [tant] est habité par des traîtres » dans la cour d’immeuble de l’un des activistes. A Nijni Novgorod, la société civile a formé plusieurs centaines d’assesseurs aux élections présidentielles du 4 mars 2012, mais malgré cela les commissions électorales ont abondamment violé la législation. Les procurations de vote, obtenues sous la pression administrative ou par simple achat, ont été utilisées à des échelles gigantesques. Un large recours au vote multiple a également été constaté, au même titre que le simple bourrage des urnes. Il y a même eu des bureaux de vote entièrement truqués, avec une participation de 100 % dès 10 h, dont 98 % en faveur M. Poutine. Les assesseurs ont été massivement écartés des bureaux de vote. Ce déchaînement de l’arbitraire a poussé les gens à descendre manifester place Minine le 5 mars 2012. Bien évidemment, cette manifestation n’était pas plus autorisée que les précédentes. Malgré cela, aucune confrontation n’a eu lieu avec les forces de l’ordre, les résolutions de la manifestation et les réclamations des assesseurs ont pu être transmises à la commission électorale régionale en bonne et due forme. Aucune réponse censée n’a pour l’heure été reçue.

La marche pacifique du 10 mars 2012

Nous-voilà le 10 mars. Une marche sous le slogan du « NON à l’usurpation du pouvoir ! » était prévue ce jour-là, en tant que réaction de la société à des scrutins, présidentiel et législatif, doublement falsifiés.

 

Fidèles à leur traditions, les autorités ont à nouveau refusé l’autorisation, sous le prétexte ridicule que la demande a été déposée un jour après le délai réglementaire prévu à cet effet, ce qui est manifestement faux, mais les administrations de la ville ne se donnent pas vraiment de mal lorsqu’il s’agit de trouver une raison pour refuser. Quoi qu’il en soit, la police était avertie de la manifestation à travers cette demande d’autorisation, et était donc en mesure d’assurer la sécurité de tous les participants, ce qui constitue son devoir direct. Pour le reste, nous nous basions essentiellement sur l’article 31 de la Constitution établissant le droit qu’ont les citoyens de se rassembler pacifiquement.

Les gens ont commencé à affluer vers le point de rassemblement devant la salle de cinéma « Oktiabr’ » sur la place Grande Pokrovskaya vers 15h00. Des policiers de rangs divers étaient déjà sur place et s’apprêtaient de toute évidence à empêcher la marche. Au moyen d’un mégaphone, ils ont averti le public que « la manifestation était non-autorisée » (même s’il ne s’agit pas d’un terme juridique, il est activement utilisé par la police comme par les tribunaux) et que « les manifestants devaient immédiatement quitter les lieux ». Aucun des manifestants ne comprenait cependant pour quelle raison il devrait le faire, les policiers ne fournissant aucune justification à leur demande et ne s’adressant à personne en particulier. Alexey Yakimov, l’un des activistes, répliquait au mégaphone qu’une marche pacifique était un droit constitutionnel ne pouvant pas être restreint.

Les OMON (équivalent russe des CRS – ndlr), surnommés « les astronautes » pour leur apparence extraterrestre, n’avaient ni matraques ni boucliers. Mais ils étaient très nombreux, environ deux par manifestant, et ils étaient décidés à agir avec fermeté.

Pour commencer, ils ont encerclé la tête de la marche (environ 80 personnes) et les ont poussés depuis le milieu de la rue vers le trottoir. Ensuite, agissant par groupes de 2 ou 4, ils ont commencé à enlever les gens un par un, en traînant sur l’asphalte ou en portant jusqu’à leurs camionnettes ceux qui ne souhaitaient pas les suivre de leur gré. Pour quelles raisons et pour aller où, d’ailleurs ? Il est inutile de préciser les formalités d’interpellation (consistant, pour le policier, à présenter et expliquer les raisons de cette dernière) n’étaient pas respectées, ce qui rend ces agissements qualifiables d’enlèvements.

Les astronautes attrapaient même ceux qui n’étaient pas encerclés et ne participaient pas à la manifestation. Ainsi un retraité rentrant de l’épicerie avec un paquet de gâteaux s’est retrouvée dans la camionnette. Il tentait en vain d’expliquer qu’il ne participait pas à la marche. Tout le monde y passait, y compris les mineurs, ce qui n’a pas empêché le chef de police, Andrey Chmonine, de déclarer devant les caméras une demi-heure plus tard que les interpellations ne concernaient ni les mineurs, ni les retraités.

Plusieurs personnes ont été blessées, dont un (Oleg Sylvestrov) à la tête et avec de fortes ecchymoses au niveau du thorax.

Mais reprenons le récit. Nous-voilà donc jetés dans les camionnettes, nos numéros de passeports ont été recopiés pour dresser des procès-verbaux. Nous étions en train de faire le tour des commissariats de la ville. Dans ma camionnettes étaient présents les deux protagonistes cités, à savoir le retraité avec ses gâteaux et Oleg Sylvestrov. Ce dernier n’a pas arrêté de se plaindre de la douleur occasionnée par ses blessures, mais aucun des policiers n’est venu à son aide. Le retraité, quant à lui, essayait toujours de convaincre les policiers du caractère erroné de son interpellation, mais en réponse il avait droit à l’éternel « on verra ça au poste ».

Au moment des interpellations, un jeune homme a allumé une torche. Après l’évacuation du groupe principal de manifestants quelqu’un a balancé un fumigène dans une poubelle. Les deux délits ont été filmés et utilisés par les médias de la ville pour justifier la violence des policiers, qui serait expliquée par ces actes à caractère incendiaire. Notons juste que rien de tout cela n’a été imputé aux manifestants par la police elle-même.

Une autre anecdote mérite d’être relatée. Après la fin de la dispersion des manifestants, des banderoles sont restées abandonnées au milieu de la rue. Un des participants ayant échappé à l’encerclement des OMON en a pris une et a commencé à la déplacer vers le trottoir pour la plier et la conserver. A croire que cela n’ait pas été au goût du colonel de police Andrey Chmonine, qui s’est dirigé vers l’homme en question. Malheureusement, en s’avançant, il a marché sur la banderole. Quand le manifestant l’a tirée pour l’enlever de la route, M. Chmonine a trébuché dans la boue avec son derrière.

Cette épisode tout à fait banal s’est soldé par l’interpellation de l’homme à la banderole, perpétré par pas moins de six membres de l’OMON. Plus tard, le bloggeur bien connu Arkady Babtchenko aura consacré à cet homme un article s’intitulant « Le Hulk de Nijni Novgorod ». Et c’est vrai que notre concitoyen, Nikolaï Savinov de son vrai nom, a quelques traits en commun avec l’acteur Hulk Hogan.

 

Prison et liberté

A peu près vers 15 h 40, notre camionnette s’est arrêtée à côté du commissariat portant l’identifiant territorial ОП-5. Tous les « passagers » ont été introduits dans un couloir.

C’est là que s’est déroulé le deuxième appel des interpelés. Un policier a noté dans son cahier nos noms, en se basant sur nos propres déclarations. Nous étions une bonne vingtaine, plantés là, à attendre pendant depuis déjà demi-heure. Il ne se passait rien. Visiblement, les policiers attendaient de recevoir des ordres à notre sujet. Oleg Sylvestrov, blessé, se sentait de moins en moins bien. Il portait des traces de sang sur son visage. Il n’y avait rien pour s’asseoir, donc il a fini par se mettre par terre. Les surveillants ne réagissaient guère lorsqu’on les demandaient d’appeler les secours. Du coup, nous les avons appelés nous-même. Les pompiers sont arrivés une demi-heure plus tard et ont du hospitaliser Oleg après avoir diagnostiqué une commotion cérébrale.

Quelques autres personnes sont arrivées en provenance de la place Minine. Elles nous ont raconté que la marche s’était reformée après sa dispersion . En effet, après avoir interpelé 85 personnes au tout début, à côté de la salle de cinéma, les OMON ont dû reculer. Environ cent manifestants restant ont finalement réussi à descendre la rue Grande Pokrovskaya jusqu’au point d’arrivée prévu, à savoir le monument de Minine. C’est à son piédestal que s’est tenue une manifestation improvisée, dont les principaux orateurs ont finalement été maîtrisés et arrêtés par des OMON tout frais après la trêve.

 

Nous étions enfin en train de dresser les procès-verbaux. Ma modeste personne a été parmi les premières à attirer l’attention des policiers. La raison en était que je portais une banderole, très poétiquement décrite par le capitaine de police dans son rapport de confiscation : une banderole réalisée en papier blanc, fixée sur une planche en bois, portant les inscriptions « le Tsar est un imposteur » et « Russie, combien de temps encore comptes tu supporter ces voleurs ? », ainsi que la représentation d’un animal, supposé être un ours » [l’ours est le symbole du parti au pouvoir, Russie Unie, appelé « parti des escrocs et des voleurs » dans le milieu opposant – ndlr]. Voilà qui est drôle, il faudrait se renseigner auprès de Russie Unie pour savoir quel est l’animal représenté sur leur logo.

Ensuite, un commandant de police rattaché à « notre » commissariat ОП-5 a longuement rempli deux formulaires de procès-verbal à mon nom, se référant aux articles 20.2 (violation de la réglementation en vigueur relativement à l’organisation des manifestations, amende encourue) et 19.3 (non obéissance à un ordre légitime d’un policier, amende ou peine de prison d’une durée inférieure à 15 jours encourues). Deux employés d’une entreprise de sécurité privée ont vite signé les papiers en tant que témoins de mes « délits ». J’ai été bref dans le champ « explications du transgresseur » , me contentant d’un simple « je ne reconnais pas les raisons de mon interpellation ». Toute cette cuisine a duré plus de deux heures, à croire que les vrais criminels et malfaiteurs avaient pris un congé ce jour-là.

A nouveau dans le couloir, nous ne comprenions pas très bien ce que nous y faisions, puisque tous les procès-verbaux étaient dressés et les 3 heures légalement prévues pour une interpellation s’étaient déjà écoulées. Mais ce n’étaient pas la fin. Les policiers avaient oublié d’officialiser l’interpellation elle-même (en plus du délit présumé qui en était la cause). Cette fois, tout est allé assez vite : nom, prénom, numéro de passeport, une photo de face, une de profil, quelques signatures. Il s’agissait pour moi de ma première interpellation, je n’ai donc pas été attentif à certains détails importants. En fait, ce document est crucial pour le procès. Premièrement, il faut insister pour qu’il soit établi avant toutes les autres formalités, et notamment avant les procès-verbaux. Deuxièmement, il ne faut pas signer sous les mots « a été libéré » avant d’être réellement libéré. Troisièmement, il faut veiller à ce que chronologie soit correcte et l’heure indiquée pour chaque événement corresponde à la réalité. Enfin, il faut absolument réclamer un duplicata du document.

Toutes les formalités sont à présent terminées, mais on attend toujours. Les « habitués » disent que le centre Э est en train de délibérer pour savoir qui sera gardé et qui libéré. Et ce en sachant que tous les procès-verbaux sont strictement identiques. Ceux qui étaient déjà dans le viseur du centre Э ont été amenés à l’étage, un par un, pour s’entretenir avec les responsables ce cet organisme à réputation douteuse. La première chose qui intéressait ces derniers était le contenu des poches des personnes arrêtées, sans rien confisquer pour autant. C’est juste une question de style : commencer l’entretien par un ordre illégal. Les plus expérimentés refusaient purement et simplement cet entretien, car il n’est prévu par aucun texte de loi et consiste essentiellement à se faire menacer. Dans tous les cas, il n’est pas très raisonnable de rencontrer les gens du centre Э en absence de son avocat.

Pendant tout ce temps, devant les portes du commissariat, il y avait des gens venus nous apporter un soutien moral. Des membres de la Commission Publique d’Observation de Nijni Novgorod (CPON) ont essayé d’entrer à l’intérieur du commissariat, en en informant la police au préalable, comme prévu par la loi. Mais malgré cela, les policiers ont refusé l’accès aux membres du CPON, violant ainsi le Code des délits administratifs, tout en invoquant un ordre direct de leurs supérieurs.

Enfin, vers 8 heures du soir, la saga du couloir touche à sa fin. 10 personnes sont enfermées dans des cellules, les autres sont relâchés avec des duplicata de leurs procès-verbaux. Je suis enfin dans la rue, après avoir passé au commissariat une heure et demi de plus que la durée légale.

Pourquoi tous ces gens ont-ils été enfermés avant leur procès ? Tout le monde avait également pris part à la manifestation, tous portaient des banderoles, tous criaient des slogans, exactement de la même manière les uns que les autres. Nul ne comptait « disparaître » pour se cacher du procès, sinon on ne serait pas venu manifester. La réponse est simple : c’est la vengeance du pouvoir contre ceux qui prennent une part active à la vie sociale et politique. Ces gens sont en quelque sorte des prisonniers politiques.

Mais ce n’est pas tout. Même si les interpellations ont eu lieu dans le district administratif de Nijegorodski, le commissariat local n’était pas assez grand pour accueillir tous les « invités ». Du coup, 50 personnes ont été acheminées vers le commissariat ОП-5 du district Sovietski, et 10 d’entre eux allaient également passer la nuit derrière les barreaux.

Voici les noms des vingt personnes les plus dangereuses de la ville, ceux qu’il est inconcevable de laisser en liberté :

ОП-7: Dmitrievski Stanislav, Kuznetsov Sergueï, Chamasov Ilia, Testova-Kaminskaïa Evgueniïa, Staroverov Iouri, Savinov Nikolaï, Zaïtsev Alexandre, Tipakov Piotr, Lalétine Oleg, Sdobnikov Pavel.

ОП-5: Deviatkine Alexeï, Kuznetsova Anna, Issussov Dmitri, Гладских Gladskikh Daria, Krasnov Alexandre, Vikovski Vladimir, Beloglasov Pavel, Sokolov Denis, Nesterov Igor, Bezrukov Ivan.

Les procès

Le lendemain, le 11 mars, c’est l’arbitraire du système judiciaire qui a pris le relais à celui de l’appareil policier.

Après une nuit blanche passée dans leurs cellules, où il est littéralement impossible de dormir à cause de l’étroitesse des bancs et de la surpopulation, sans nourriture, les détenus ont été embarqués dans des camionnettes et transportés jusqu’au tribunal situé au 19, rue Rojdestvenskaïa.

C’est là, dans le froid des camionnettes de fabrication soviétique, en compagnie des forces spéciales, qu’ils ont passé la quasi-totalité de leur journée. Sans parler de leur donner à manger, les gardiens n’osaient même pas les autoriser à aller aux toilettes. Lorsque nous essayions de leur passer de l’eau et de la nourriture depuis l’extérieur, les CRS n’ouvraient même pas la portière en nous disant de nous adresser à un certain colonel Nikitine avec toutes nos suggestions. Il s’est avéré qu’il s’agissait d’un sous-chef du commissariat ОП-5, mais quel rapport avec les détenus enfermés dans des camionnettes devant le tribunal ? Enfin, nous avons réussi à « attraper » un sous-colonel du commissariat ОП-5. Il était en fait dans l’une des camionnettes. Soumis à un quart d’heure de pression sociale, il a cédé en nous autorisant à passer un peu de nourriture aux détenus. Et seul l’encrassement imminent de la camionnette a contraint les gardiens à laisser les détenus se rendre aux toilettes du tribunal.

Pendant ce temps, la juge Kitaïeva, en charge de l’ensemble des dossiers (soit 85 personnes, dont vingt dans les camionnettes, avec deux procès-verbaux chacun), ne semblait pas très pressée de faire régner la justice. Les accusés laissés en liberté la veille étaient à présent tassés dans le couloir sans aucune nouvelle de la juge. Il n’y avait pas d’autres audiences ce jour-là, mais Mme la juge s’était enfermée dans son bureau. Des personnes en uniforme comme en civil n’arrêtaient pas d’y faire des allers retours. On peut supposer qu’ils lui apportaient les procès-verbaux qui n’avaient pas été dressés la veille, mais même dans ce cas il est incompréhensible pourquoi les audiences de ceux qui les avaient déjà sur eux ne démarraient pas. La suite des événements a montré que Mme la juge s’est tout simplement embrouillée dans les consignes qui lui avaient de toute évidence été données.

Les premières audiences ont démarré vers 17 heures, quand les passagers des camionnettes étaient définitivement congelés (il faisait -9°C dehors). Ils ont commencé par les deux femmes, et les deux procès ont été ajournés en accord avec la demande des accusées de comparaître en présence d’un avocat.

Ensuite, Evgueniïa Testova-Kaminskaïa et Denis Sokolov ont été condamnés à 1 et 2 jours de détention respectivement, sur la base l’article 19.3 du Code des délits administratifs. Qui plus est, on n’a pas comptabilisé la journée déjà passée derrière les barreaux. A la question « pourquoi ? » la réponse a été d’un cynisme inédit : « D’après les pièces du dossier, vous étiez en liberté ». Autrement dit, la juge avait tellement bien étudié le dossier, qu’elle ne savait même pas comment et d’où les accusés sont arrivés au tribunal. Cela veut dire que si les procès-verbaux affirmaient qu’ils avaient mis le feu au Kremlin, elle les auraient sans doute reconnu coupables et condamnés pour ça !

Ici, nous avons affaire à un crime commis par les forces de la police : la falsification des procès-verbaux. Ce n’est pas pour rien que les personnes incarcérées la veille n’en avaient pas reçu de duplicatas. Quant aux procès-verbaux relatifs à l’interpellation en tant que telle, ils n’avaient carrément pas été dressés ! Comme ça, les détenus étaient officiellement libres. Face à une telle situation, les autres accusés ont voulu mettre les points sur les i : sommes-nous libres, oui ou non ? Si non, où sont les documents qui le confirment ? Si oui, qu’est-ce qu’on fait là à 10 heures du soir ? Soit dit en passant, le tribunal est officiellement ouvert jusqu’à 17 h, donc la prolongation des audiences constitue en soi une violation du règlement.

Ainsi il apparaissait qu’en absence de procès-verbaux il n’y avait jamais eu aucun prétexte légal à l’incarcération. Mais il était aussi impossible de quitter le tribunal, car la sortie était bloquée par des OMON, avec le fameux sous-colonel par lequel on était passé pour donner à manger aux gens de la camionnette.

A l’heure qu’il était, des journalistes, des défenseurs des droits de l’homme et des simples sympathisants ont commencé à affluer devant tribunal, avertis par des messages diffusés dans les réseaux sociaux et sur Twitter. Les forces de l’ordre ne les laissaient pas entrer, ce qui est encore une fois illégal. Tout ceci est très bien visible dans la vidéo réalisée par Alexeï Gorchkov (vidéo #10).

L’ambiance à l’intérieur devenait de plus en plus tendue. Il y avait dans les couloirs plus de dix accusés, et encore d’avantage de journalistes et de témoins. C’est là que Mme la juge a commencé à paniquer sérieusement. Trois accusés (Dmitrievski, Chamzov, Tipakov) ont été renvoyés au commissariat pour une autre nuit, sans audience. Trois autres (Kuznetsova, Zaïtseva, Sdobnikova) ont été tout simplement relâchées, sans aucune convocation pour une audience ultérieure. C’est seulement vers minuit, quand l’absurdité de la situation a dépassé toutes les bornes et que même les forces de l’ordre ont refusé de participer à ce cirque, que la juge a ajourné tous les procès et a fermé l’audience. Une demi-heure plus tard, Dmitrievski, Chamzov et Tipakov ont été remis en liberté sans la moindre explication. Cette nouvelle a été unanimement considérée comme une victoire sur le système punitif. Ou en tout cas une victoire du bon sens, puisqu’on ne pouvait plus, à ce stade, parler de loi. La nouvelle s’est instantanément répandue sur Internet où le pays entier était en train de féliciter les militants de Nijni Novgorod pour ce succès dans la lutte contre l’arbitraire des forces de l’ordre.

Les audiences ont repris le 13 mars, et cette fois-ci le système s’est vengé comme il pouvait. Plusieurs de ceux qui avaient déjà passé une nuit au commissariat ont été condamnés à 5 jours de détention, Anna Kuznetsova à 8, Piotr Tipakov à 10 et Iouri Staroverov à 12. Evidemment, toutes ces condamnations ont fait l’objet d’un recours en appel, mais seul Stanislav Dmitriïevski a été acquitté et n’a donc pas « purgé » ses 9 jours jusqu’à la fin. La plupart des condamnations sont sur la conscience de la juge Kitova, qui a sans doute des problèmes avec le Code des délits administratifs. Si elle s’est débrouillée pour violer des articles allant clairement dans le sens des accusés, que dire de ceux qui laissaient la décision finale au juge… Ni les témoignages en faveur des accusés, ni la falsification des procès-verbaux, définitivement aucun argument n’était accepté. Le comportement des juges des tribunaux voisins (E. Lekhkikh, O. Tonenkova, M. Timina, L. Akimova) a été rigoureusement le même. Elles regardaient toutes la loi sous le prisme des intérêts du pouvoir, sans nul souci de la Constitution de la Fédération de Russie et du droit international qui doit obligatoirement être appliqué en Russie.

Au moment où j’écris cet article, les procès ne sont pas terminés. Ceux qui ont été relâchés du commissariat le 10 mars au soir n’ont pas encore eu d’audience. Mais le cap vers l’arbitraire pris par la justice est évident. Même si les peines de prison se réduisent ou sont remplacées par des amendes, le caractère condamnatoire des verdicts restera probablement une constante.

La morale de cette histoire…

Le pouvoir qu’a-t-il obtenu grâce à la dispersion de la marche pacifique du 10 mars 2012 à Nijni Novgorod ? Rien de positif pour lui ! A part s’être couvert de honte dans tout le pays et même au-delà.

Le mouvement civil de Nijni Novgorod s’élargit et se renforce, et se fera bientôt connaître à travers d’autres actions. Les moyens de l’appareil répressif arrivent à bout, il seront soit obligés de reconnaître le droit des citoyens à exprimer leur point de vue de manière constitutionnelle, soit ils vont définitivement s’enliser dans une violence insensée qui mènera inévitablement à la catastrophe l’état policier qui règne aujourd’hui en Russie.

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